humeurs, bonnes ou mauvaises, mais à consommer sans modération!
On connaît les thèmes traités de façon répétitive par Almodovàr : la mère, l’enfance, l’homosexualité, la transsexualité, le corps , la mort, et toujours l’ambiguïté. L’ami Pedro nous a maintes fois interpellés sur ces sujets. Dans Talons aiguilles (1993) le juge (Miguel Bosé) était travesti la nuit, ce qui ne l’empêchait pas d’accrocher Victoria Abril au tuyau de chauffage en même temps qu’à ses hanches et à son tableau de chasse.
Dans Tout sur ma mère (1999) Manuela (Cecilia Roth) retrouve le père de son fils Esteban, transsexuel se prostituant dans les terrains vagues de Barcelone. Dans Parle avec elle (2002) Benigno (Javier Camarà) , fou d’amour pour Alicia (Léonor Watling) qu’il veille dans son coma, libère sa libido sur le corps endormi de la jeune femme, bien que se prétendant par ailleurs homosexuel.
Dans Volver (2006) les vivants (Penelope Cruz) et les morts (Carmen Maura) se retrouvent dans une même unité de temps.
Cette fois-ci, Almodovar va encore plus loin.
Son héros est un chirurgien renommé qui s’est lancé dans des recherches sur la peau dans le but de créer cet organe qui couvre presque tout notre corps. Mais le Dr Robert Ledgard n’est pas que cela. C’est avant tout un homme, et un homme blessé depuis l’accident de voiture dont sa femme a été la victime carbonisée alors que son frère était au volant. Et blessé il le sera encore plus quand sa fille (Blanca Suàrez) … mais il ne faut pas en dire davantage.
Cet homme blessé, chirurgien, qu’on imagine très riche, propriétaire d’une clinique privée qu’il a fait installer dans sa somptueuse demeure, n’a cure des interdictions auxquelles il devrait se soumettre au regard de l’éthique de sa profession.
Il a un dessein vengeur et secret qu’Almodovàr nous dévoile peu à peu et rien ne l’arrêtera pour le réaliser, et même aller au-delà du projet initial.
Tout est transgression chez Almodovar et ici plus que jamais.
L’omnipotent Dr Robert Ledgard est-il fou ? machiavélique ? monstrueux ? mégalomane ? se prend-t-il pour Pygmalion ? quel Golem veut-il créer ?
D’aucuns ont pu dire que c’est un film sur le pouvoir et l’abus de pouvoir. Pas si sûr !
On peut y voir aussi un film sur la passion. Cette passion qui est le revers ou l’envers de la raison et au nom de laquelle on se permet tout puisqu’il n’y a plus de règle ou de limite dès lors qu’on pénètre dans son univers.
Mais tout n’est pas simple. Car s’il fait des victimes, le Dr Ledgard a aussi des complices, et des complices fort respectables, sa mère (Marisa Paredes) , ses confrères, qui osent jouer la carte de la raison. Sans succès. Pourquoi ?
Almodovar fait dans la haute couture. Outre qu’il s’est adjoint la complicité artistique de Jean-Paul Gaultier pour façonner la peau qu’habite la victime (Elena Anaya/Jan Cornet) du Dr Ledgard, son nouveau film est « découpé » en plusieurs périodes et il nous fait voyager de l’une à l’autre, comme la navette d’un métier à tisser les intrigues, sans pour autant que ce soit gênant pour la compréhension de l’histoire qu’il nous conte.
Antonio Banderas a longtemps frôlé les expériences « griffées » Almodovàr avant d’être invité à s’abandonner totalement à celle-ci, pour laquelle, à la demande du réalisateur, il a banni toute expression d’une émotion quelconque. Et on se dit, gominé comme il est, qu’avec, en plus, un petit sourire en coin qu’il aurait sorti de sous son sombrero, il aurait pu faire un excellent James Bond.
Quant à Pedro Almodovàr, il nous balade entre Hitchcock et Tarentino dans une histoire qui n’est pas une bluette, qui n’est peut-être pas son meilleur film, et dont la fin fera dire à certains qu’elle est « cousue de fil blanc ».
Soit ! Mais ça vaut la peine de se laisser aller.
Vamos !
ML