humeurs, bonnes ou mauvaises, mais à consommer sans modération!
Eric Besson, mandaté par le Premier Ministre François Fillon, lequel rappelle qu’il s’agissait d’une promesse du candidat Nicolas Sarkozy à la Présidence de la République, nous appelle à contribuer à un débat sur l’identité nationale en répondant , sur un site Internet, à la question : pour vous, qu’est-ce qu’être français ?
Cette initiative est contestable au moins à trois niveaux : celui du principe, celui du timing (on pourrait dire « chronologie » en bon français) , et celui de la forme.
Pour ce qui est du principe.
Que veut-on faire ? Curieusement, rien , sur le site officiel du Ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire, n’indique quels sont les objectifs de cette grande concertation. Partant, on est fondé d’imaginer qu’elle pourrait être empreinte de quelques arrières-pensées peu avouables.
Un encart dynamique sur le site de Mr. Besson nous informe déjà des « grands thèmes du débat » : Burqa, Education, Sang, Ecole, Immigration, De Gaulle, Monde, Drapeau, Assimilation, Communautarisme, Impôts, Etranger, Musulman…
Ecoutons maintenant attentivement l’allocution du Premier Ministre en cliquant sur le lien qui figure dans la page d’accueil. François Fillon s’exprimait le 4 décembre dernier devant un parterre d’invités de l’Institut Montaigne :
« il n’y a pas de débat plus passionnant et plus vital que celui-ci »
Réchauffement du climat, conséquences sur les populations les plus pauvres, ou, pour rester plus hexagonal, chômage, crise financière qui pourrait rebondir, aucun de ces thèmes ne saurait primer celui de l’identité nationale. C’est vital, c’est le premier Ministre qui le dit.
S’en suit une longue description de ce que devrait être « la place de la France dans le monde d’aujourd’hui », de ce que sont « nos mœurs et un certain art de vivre (le nôtre) », puis cette question, si nous devions abandonner tout cela « au profit de quoi ? d’une société sans âme, dominée par un individualisme forcené ? ».
Voilà donc un élément de la thèse officielle : l’individualisme forcené qui caractérise , il est vrai, notre société, trouverait sa source dans cette question vitale de l’identité nationale et non pas, comme on pourrait l’imaginer, dans une course au profit facile (voir les exemples des traders, des footballeurs, des stars éphémères de la télé-réalité, etc…), ou dans l’assignation généralisée d’objectifs professionnels individualisés et mortifères (cf France Télécom, mais pas seulement), ou dans des pratiques de beaucoup de nos jeunes qui, avec la complicité passive de leurs parents, vissent sur leurs oreilles des écouteurs qui les isolent du monde extérieur, les yeux rivés sur l’écran de leur téléphone portable à l’aide duquel ils échangent des sms insipides avec des camarades , dans le meilleur des cas, ou de parfaits inconnus, qui n’ont d’autre existence que virtuelle. Merci Père Noël !
L’individualisme de notre société aurait à voir avec l’identité nationale, dixit le Premier Ministre. Dont acte !
Toutefois, un peu plus loin (le discours dure 38 minutes), il élargit le débat : « sans nation forte […] il ne peut pas y avoir d’Europe forte ».
Donc, puisque aucun autre pays de l’Union Européenne n’a – à notre connaissance – engagé la réflexion sur son identité nationale, la France s’érige en promoteur de cette idée essentielle pour la coexistence pacifique, politique, et économique des 27 nations qui constituent l’Europe.
La France donneuse de leçon ? Que nenni ! Elle travaille pour le bien de tous.
Cependant, imaginons quelques instants que chaque pays se lance dans la même démarche et qu’il en résulte des perceptions différentes, dues, notamment, à la différence de nos histoires, quel labeur pour recoller les morceaux et tenter de montrer au reste du monde un visage unique et tenir le discours univoque que tout européen convaincu appelle de ses vœux !
On peut en réalité se poser la question de savoir si cette consultation ne serait pas sous-tendue par quelles arrière-pensées ?
Eric Besson clarifie ses intentions : «ce débat est une étape […], l’immigration, l’intégration, ce n’est ni une obsession, ni un tabou »
Nous y voilà ! On parle donc bien des immigrants. Personne, bien évidemment, ne saurait prétendre que les révoltes des banlieues, les incivilités, les agressions de personnes sont le fait de bons français. Car c’est bien de ça qu’il est question.
Relisons l’énoncé du devoir qui nous est proposé sur le site du ministre :
Comment mieux faire partager les valeurs de l’identité nationale auprès des ressortissants étrangers qui entrent et séjournent sur le territoire national ?
De qui s’agit-il ? des millions de touristes qui nous font l’honneur de venir chaque année visiter notre pays ? Pour nous permettre de mieux comprendre, Mr Besson précise :
Comment mieux faire partager les valeurs de l’identité nationale auprès des ressortissants étrangers qui accèdent ensuite à notre communauté nationale ?
Voilà les coupables ! Ceux qui, bien que nés en France , ne perçoivent pas avec une limpidité absolue les valeurs sur lesquelles est fondé notre pacte républicain : Liberté, Egalité, Fraternité. Hou ! Hou ! On leur fait tout partager (ne sont-ils pas français ?) et ils n’ont que l’ingratitude à la bouche !
François Fillon enfonce le clou : « je ne crois pas qu’on puisse protéger la République en débinant constamment notre nation et ses valeurs ».
Allusions exprimée aux sifflets lorsque la Marseillaise a été jouée au Stade de France dans un match … France-Tunisie .
Résumons-nous : la France est généreuse. Elle a assimilé l’immigration russe du début du XXème siècle, puis les italiens qui fuyaient le fascisme de Mussolini, puis les Polonais qui s’exilaient pour survivre en travaillant dans les mines de charbon françaises, puis les espagnols qui refusaient le franquisme , puis les portugais qui ne voulaient pas subir la dictature, puis , dans les années 70, les « boat people » arrivés du Vietnam… non sans difficulté, au prix d’années d’efforts, mais cela s’est fait.
Comment expliquer que la France ait cette difficulté particulière à assimiler cette immigration venue d’Afrique du Nord ou d’Afrique sub-saharienne , fût-elle en réalité une fausse immigration pour ce qui concerne les deuxième ou troisième générations qui elles, sont bien nées en France ?
Il serait certainement vain de considérer que le mépris gluant dont on ne parvient pas à se départir à l’égard des populations noires et arabes tient à l’Histoire, et pour tout dire à la longue période coloniale qui a profité à notre pays, et pas seulement à lui.
C’est pourtant une évidence, mais on ne veut pas la voir .
A-t-on jamais colonisé la Russie, l’Italie, la Pologne, l’Espagne, le Portugal ? Non.
Pas de contentieux historique avec les citoyens de ces pays qui ont choisi la France comme terre d’asile.
Comme les Etats Unis nous ont soulagé du poids de la colonisation en Indochine en y pratiquant une guerre encore plus longue et plus sauvage, seuls font exception les noirs et les arabes.
François Fillon rappelle fort à propos que Nicolas Sarkozy a dénoncé « la vogue de repentance » qui sévissait dans nos sociétés. La vogue ! d’autres, en parlant des suicides à France Télécom disaient « la mode »… Le mépris n’est-il pas présent dans ces propos ?
A-t-on seulement envisagé qu’on pourrait mieux assimiler les descendants des africains et maghrébins nés en France si, justement, on regrettait officiellement ou si on s’excusait, ou même si l’on reconnaissait le fait que la France a fondé une partie importante de sa prospérité sur la colonisation .
Les fils ne sont pas responsables des fautes de leurs pères, mais nos dirigeants actuels seraient bien inspirés , puisque l’efficacité est leur Crédo, de lancer un débat sur la colonisation et les conditions dans lesquelles la décolonisation s’est opérée.
Il y aurait sûrement matière à apaisement, en s’inspirant du discours de reconnaissance des faits historiques prononcé par Jacques Chirac lors de l’inauguration du monument commémoratif de la rafle des juifs en 1942 par la police de l’Etat Français. Par sa voix, la France demandait pardon aux juifs français arrêtés par une police française pendant la guerre.
Ce serait faire preuve d’honnêteté historique que d’admettre que pendant quatre siècles, - de la traite des esclaves au XVIIème siècle jusqu’à l’exploitation, toujours réelle, des ressources souterraines des pays du continent africain par l’Occident et par la France en particulier - , ce serait tout simplement « humain » de faire acte de contrition, sous une forme ou une autre, et de mieux partager avec les pays propriétaires de leur sol les profits confisqués actuellement par des multinationales qui , de surcroît, s’évertuent de dégager l’essentiel de leurs bénéfices dans des paradis fiscaux.
Il faudrait, pour ce faire, non seulement du courage , mais une vision volontariste et humanisée de l’équilibre mondial auquel on se refuse parce que le partage n’est pas une vertu qui attire les bulletins de vote.
Pourtant cet aveuglement politique coûte plus qu’il ne profite, et on s’en apercevra peut-être trop tard.
Pour ce qui relève du timing.
En se focalisant sur l’identité nationale, à la veille du sommet des chefs d’états à Copenhague sur la question , vitale elle, de notre environnement , comment ne pas risquer d’inspirer aux autres nations l’envie de faire la même chose alors même qu’il voudrait mieux établir des règles de gouvernance au niveau mondial.
Que dirait-on des chinois ou des américains si leurs gouvernements respectifs les mobilisaient tout à coup sur la question de leur identité nationale alors que le reste du monde attend d’eux des efforts considérables dans un tout autre domaine ?
Pourtant, ne seraient-ils pas en mesure de répondre qu’ils ne font rien de plus que les français qui, par la bouche de leur Premier Ministre, estiment qu’il n’y a pas de débat plus passionnant et plus vital (sic).
En se focalisant sur l’identité nationale, comment ne pas risquer d’inspirer à nos partenaires l’envie de faire la même chose alors même qu’ on cherche ardemment à construire l’Europe ?
Qu’est-ce que c’est que ces français qui se replient sur eux-mêmes plutôt que se demander ce que pourrait être une identité européenne. D’ailleurs n’y a-t-il pas déjà des règles pour appartenir à la grande famille européenne ? La France serait-elle en retard sur ce plan ? Cela ne s’appelle –t-il pas « Constitution » ?
On a déjà traité de cet aspect du sujet au plan du principe-même de la consultation lancée par Eric Besson, mais on voit bien qu’il pose aussi problème au niveau du timing.
Plus maligne serait l’idée d’avoir lancé le débat juste avant les Régionales pour ratisser largement à droite et sur le bord extrême de celle-ci afin d’éviter des triangulaires. Rappelons les règles du scrutin.
Conditions d'accès au second tour
Attribution des sièges au second tour :
On voit ainsi que tout ce qui, par division, pourrait empêcher l’UMP d’arriver en tête, et donc de remporter la présidence de la région, est à proscrire.
Donc, en faisant des œillades aux électeurs du FN, on tente de limiter les risques . CQFD.
Qu’est-ce que c’est que cette consultation qui ne serait qu’un prétexte ?
Depuis quand le Café du Commerce remplace-t-il le Parlement ?
Eric Besson nous dit « ce débat est une étape […] (il) ne s’achèvera pas le 4 février […] je prendrai d’autres initiatives après les élections régionales… »
Deux interprétations possibles à cette annonce :
1/nous avons déjà décidé d’un certain nombre de mesures qu’on n’ose pas annoncer avant les élections pour ne pas enregistrer un échec cuisant aux Régionales. Et, comme cela se pratique dans les entreprises, sous la forme des séminaires de rentrée auxquels on convoque l’encadrement supérieur pour réfléchir aux destinées de la Maison, on se sert de ces travaux collectifs pour valider des décisions ou des orientations déjà prises par la Direction. Ca s’appelle « manipulation » et on invoque la collégialité des travaux pour faire avaler la pilule aux salariés. Ici ce sont les citoyens qui pourraient avoir besoin d’un solide estomac.
2/je mets en place une stratégie de communication pour occuper le terrain traditionnellement occupé par l’extrême droite, et en fonction des résultats aux Régionales, j’adopterai une stratégie qui sera plus virulente ou plus modérée.
Ca s’appelle naviguer à vue, ce n’est en aucune façon faire preuve de convictions, et, c’est assez drôle , mais c’est, d’une certaine façon, adopter ce cheval de bataille de Ségolène Royal qu’elle avait nommé « démocratie participative ».
« Dites-moi ce que je dois faire et je le ferai »… Fermez le ban !
Mais surtout, qui contrôle ce site ? qui exerce le recensement des contributions, le comptage, la modération des propos ?
Qui d’autre que le ministère lui-même sera en mesure de faire une synthèse des contributions ?
Comment s’assurer de la sincérité de cette synthèse ?
On voit bien, en se posant ces questions de simple bon sens , que l’impartialité de la proclamation des résultats n’est pas garantie.
Dès lors, faut-il apporter sa contribution à un exercice qui, dans son organisation-même, n’offre pas la transparence qui aurait été de mise ?
Chacun est libre.
Mais on peut aussi avoir très envie de s’abstenir.
Quand l’officier SS demande à Sophie ( le choix de Sophie- Kundera) lequel de ses deux enfants elle désigne pour qu’il l’exécute, on voudrait qu’elle ait la force de laisser à ce militaire la responsabilité de son propre choix pour commettre son forfait.
Le forfait, ici, n’est pas certain. Il est juste possible.
Par conséquent, on a assez d’arguments pour dire à nos gouvernants : « prenez vos responsabilités, nous prendrons les nôtres quand il faudra voter ».
C’est ça la démocratie, non ?
ML