humeurs, bonnes ou mauvaises, mais à consommer sans modération!
Le 3 novembre 2012,
Monsieur le Président,
Les médias se font régulièrement l’écho, et certains avec délectation, de la baisse de votre cote de popularité et de celle de votre Premier ministre.
Comme plus de la moitié de la population française ayant voté le 6 mai l’a fait sur votre nom, cela veut dire que non seulement vous n’avez pas encore convaincu à droite, mais surtout que vous avez déjà déçu à gauche.
Faisant depuis toujours partie de cette famille politique que nous avons en commun, je me permets de vous faire part de mon sentiment. Et ce sentiment est largement partagé, je vous prie modestement de bien vouloir me croire sur ce point.
Vous avez été élu en proposant 60 engagements pour la France. Mais pas seulement.
Bon nombre de vos électeurs auraient souhaité qu’un état d’esprit plus radicalement humaniste et égalitaire souffle sur nos institutions. Mais le souvenir des divisions de 2002 et leur triste résultat les a fait se rassembler autour de vous par sagesse. Et parce qu’on n’en pouvait plus de voir s’afficher l’arrogant écrasement du peuple par les amis de Monsieur Sarkozy, dans la sphère privée comme dans la sphère publique. On voulait que ce mépris soit ravalé par ceux qui en faisaient montre.
On ne pouvait pas s’attendre de leur part à ce qu’ils admettent la défaite avec dignité et tempérance. Pour eux, le peuple s’est trompé et ils allaient s’évertuer à le lui démontrer.
L’Histoire universelle nous enseigne que les dominants n’abandonnent jamais les rênes sans les avoir préalablement sabotées. Il suffit de se rappeler la façon dont le gouvernement chilien de Salvador Allende a été mis en difficulté, puis renversé, pour illustrer cette réalité.
Donc Peugeot, donc Bernard Arnault, donc Carlos Ghosn, et tant d’autres, plus ou moins publiquement, mais de façon insidieuse et permanente, dans les salons et sur les ondes, qui s’émeuvent de ce que le pays aille dans le mur parce qu’il est conduit par des gens qui ont changé le volant de côté. On peut comprendre qu’ils n’aiment pas être assis à la place du mort, mais ils ont à leur disposition des airbags made in France qui les garantissent de la moindre égratignure. Alors, ça suffit !
Il nous est insupportable de les voir faire le siège de l’Élysée pour être entendus, pour qu’on prenne en compte leurs jérémiades, pour que leur grand confort ne subisse pas le plus petit sacrifice.
Monsieur le Président, les français dont je parle attendent plus de fermeté. Et je crois volontiers que vos fonctions soient assez accaparantes, en France, en Europe et au-delà, pour que vous n’ayez plus la proximité qui vous les ferait entendre davantage.
L’état d’esprit que j’ai déjà évoqué voudrait qu’il soit fait table rase de ces privilèges sur lesquels vos opposants naturels continuent de naviguer toutes voiles dehors.
En 1930 Franklin D. Roosevelt n’a pas demandé aux banques si c’était compliqué de compartimenter leurs activités de sorte qu’elles assurent le financement de l’économie réelle, indépendamment de la gestion de leurs fonds propres. Il leur a juste donné un délai pour le faire.
Certes, nous ne sommes plus aujourd’hui dans le même paysage et la concurrence induite par la mondialisation pourrait nous inciter à plus de circonspection. Mr Cameron a, semble-t-il, investi dans des filatures de tapis pour accueillir quiconque trouverait les nôtres trop étroits ou trop roses.
Et la valeur de l’exemple ? Qu’est-ce qui nous empêche de croire, au contraire, que la France est assez emblématique pour porter son exemple au-delà de ses frontières. L’esprit de Valmy ne peut-il pas nous insuffler plus de courage pour nous dresser dans une adversité qui aurait beaucoup de chance de n’être que provisoire, tant il est certain que tous les peuples souffrent. C’est vrai en Grèce, en Espagne, en Irlande, au Portugal, en Italie, et en France, mais aussi en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Cela s’appelle, sous la plume de Joseph Stiglitz, Le prix de l’inégalité.
Le mot partage n’est pas un gros mot, et il faut que ceux qui, dans nos écoles de commerce, enseignent le principe du MMPRDC (Make More Profit the Rest we Don’t Care) en rabattent, car aucune société n’a jamais été florissante sur des principes d’une inégalité aussi exorbitante que celle que nous connaissons.
Alors oui, Monsieur le Président, il y a plus de français que le nombre de ceux qui ont voté pour vous qui attendent aujourd’hui plus de justice fiscale, sociale, environnementale et culturelle.
Barre à gauche, toute !
C’est ce qu’on n’entend pas assez, et surtout qu’on ne voit pas, de la part du gouvernement.
Il nous est donné à voir trop fréquemment les reculades devant des frondes menées par des gens qui sont à l’abri du besoin, des médecins qui pratiquent des dépassements d’honoraires, des patrons du CAC 40 qui pleurent sur la baisse de leurs marges brutes, mais qui n’ont jamais distribué autant de dividendes, de jeunes pigeons aux plumes de paon qui revendent leurs entreprises high tech au bout de quelques années à de plus grosses, lesquelles pillent le savoir-faire de la cible et se débarrassent du personnel historique, sans que leur ex-patron se soucie de leur sort. Ces oisillons de malheur ressemblent tellement au frère de Mme Kosciusko-Morizet , créateur de Price Minister, qu’on peut se demander si elle n’a pas été une inspiratrice zélée de leur mouvement revendicatif.
Monsieur le Président, on aura du mal à trouver des coordinations de pauvres sur les réseaux sociaux, car ils ont davantage de pudeur.
On a voulu nous émouvoir sur une possible chute du marché de l’art en raison des taxes dont il aurait dû faire l’objet en toute équité. Mais les plus grosses collections, comme le disent Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, sont, de toute façon, déjà hébergées dans des paradis fiscaux. Et la loi du 1er aout 2003 permet à de généreux mécènes et néanmoins entrepreneurs de déduire 60% de leur investissement du montant de l’impôt de leurs sociétés, dans la limite, certes, de 0,5% de leur chiffre d’affaires ; mais quand celui-ci se compte par milliards on peut faire construire à bon compte des musées dans le Bois de Boulogne.
Ces derniers jours, c’est sur le terrain de la durée du travail qu’on a, une nouvelle fois, voulu entrainer le gouvernement.
Mais quelle escroquerie intellectuelle ! Ce n’est pas 35 heures que l’on travaille en France, selon l’Insee c’est 39,5 heures en moyenne. Et les gains de productivité réalisés depuis la loi ont largement compensé le temps libéré par cette mesure sociale.
Et l’on a pu constater ces dernières années que ce n’est pas la croissance après laquelle on court qui fait baisser la courbe du chômage. Alors arrêtons de gloser sur de nouvelles expressions, telle la compétitivité, qui nous sont soufflées par les tenants d’un libéralisme échevelé.
Voilà ce qu’on appelle désormais un « élément de langage » qui fait florès, alors qu’on pourrait tout aussi bien réfléchir à un plus grand partage du travail en réduisant, par exemple, la durée légale du travail à 32 heures et en diminuant conditionnellement et proportionnellement les cotisations chômage des entreprises. Certaines l’ont déjà fait.
C’est parce que j’aime mon pays, et parce que j’ai l’âme chevillée à gauche, et parce que nous sommes nombreux à vouloir vous soutenir dans cette voie, que je me suis risqué, Monsieur le Président, à vous adresser cette alerte, afin que vous engagiez, plus vite, plus visiblement, une politique qui soit foncièrement orientée vers une plus grande justice.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma respectueuse considération.
Michel Lachartre
63 ans, inscrit à aucun parti politique.